Interview du président de la LCCSRF - M.Nicolae DRĂGULĂNESCU

Interview du président de la LCCSRF - M.Nicolae DRĂGULĂNESCU

Messagepar christine » Lun Oct 09, 2006 5:17 pm

Interview de Monsieur Nicolae DRĂGULĂNESCU, président de la LCCSRF

Voir: http://www.francophonie-roumanie-2006.info/interv_lccsrf.htm

Cet interview a ete repris egalement par la publication NOUVELLES DE ROUMANIE edite a Nantes par M.Henri Gillet.



Pouvez-vous nous présenter votre association, sa création, ses actions ?

La LCCSRF a été fondée le 24 janvier 1990 à Bucarest et son premier but statutaire est la promotion en Roumanie de la langue, de la culture et de la science françaises ainsi que de la francophonie.

Deuxième but - faire connaître les valeurs de la civilisation roumaine à l’étranger et troisième but - favoriser et faciliter les échanges personnalisés car, jusqu’en 1990, les Roumains ont vécu comme dans une prison, donc ils sont tous très intéressés à découvrir les autres pays et surtout ceux francophones.

Notre première assemblée générale, le 24 janvier 1990, a été très drôle puisqu’il y avait au moins mille personnes dans une grande salle qui ont chanté la Marseillaise, c’était la première fois qu’on a pu l’écouter librement car avant on n’avait pas le droit de jouer les hymnes étrangers. D’ailleurs, tous les contacts et les relations avec les étrangers étaient très surveillés et la Marseillaise était l’hymne le plus aimé par les Roumains.

Ensuite on a conduit de nombreuses actions visant l’amélioration de la connaissance de la langue française (surtout des cours pour débutants et avancés), on a organisé des soirées de poésie et de musique, on a lancé des livres, on a organisé des spectacles à l’Institut Français de Bucarest (dans la salle Elvira Popescu, en faisant salle pleine, ce qui ne s’est presque plus jamais reproduit depuis) et on a fait venir des amis francophones de par le monde, surtout des jeunes, qui désiraient connaître la Roumanie.

Au début, en 90/91, il y avait en France un très grand intérêt pour la Roumanie, car plus de 600 associations françaises travaillaient sur la Roumanie.

Nous avons survécu 16 ans, nous avons connu tous les ambassadeurs de France à Bucarest et leurs conseillers culturels, ainsi que tous les directeurs de l’Institut Français de Bucarest. Les relations de notre association avec ces personnages (spécialement payés par la France pour coopérer avec la Roumanie) ont été plus ou moins bonnes….

Aujourd’hui, on est en train de se poser une question existentielle : doit-on continuer à promouvoir la langue française ou bien - selon un conseil octroyé par les actuels représentants de la France en Roumanie – doit-on commencer « à promouvoir la diversité linguistique et culturelle » ???…Ce dernier est un slogan politique français qui ne nous dit absolument rien puisque les Roumains sont convaincus depuis longtemps que le fait de parler plusieurs langues étrangères est un avantage certain. Il est donc inutile de militer pour cela….

Ce qui importe pour nous est de militer pour la langue française car je connais bien la situation de l’apprentissage de cette langue en Roumanie.

En 1993, quand la Roumanie est entrée dans la Francophonie institutionnelle, il y avait plus de 2, 25 millions d’étudiants qui étudiaient le français et presque 16 000 professeurs de français alors que presque 1,5 million d’étudiants étudiaient l’anglais avec environ 7000 professeurs d’anglais.

Aujourd’hui, les nombres des étudiants et des professeurs dans les deux langues se sont presque égalisés par diminution de ceux en français et augmentation de ceux en anglais. La cause principale de cette involution du français en Roumanie réside dans le fait que les Français ont très peu fait pour promouvoir leur langue en Roumanie alors que les Américains, les Anglais et surtout les Allemands ont beaucoup fait pour promouvoir leurs langues et défendre leur avenir en Roumanie.

La promotion de la langue française en Roumanie n’est pas seulement le devoir des Français mais aussi celui des francophones des autres pays francophones, y compris des Roumains.


Il faut savoir que, dans presque tous les lycées roumains, il y a des médiathèques de langues étrangères et que celles d’allemand et d’anglais sont presque toujours mieux équipées en matériel informatique et audiovisuel si bien que les élèves sont très attirés par cela et choisissent leurs langues en fonction de …l’existence de ce matériel – une situation que les Français travaillant sur la Roumanie ignorent certainement.

Tout le matériel informatique que les Français ont apporté en Roumanie existe uniquement dans quelques écoles très peu nombreuses dans les grandes villes or, chez nous, il y a des dizaines de lycées qui auraient dû en recevoir… Il y a chez nous beaucoup de lycées sans apport de France (à l’exception de quelques vieux périodiques en français) et qui n’ont rien vu du matériel audio-visuel (CD, DVD, vidéocassettes, audiocassettes, etc.) en français et des claviers AZERTY…Les Français auraient dû nous offrir davantage de tels matériels, mais la seule chose qu’ils ont faite a été de nous faciliter la réalisation de quelques méthodes de français modernes, traduites et éditées par les Roumains.

Notre ligue a rassemblé – en 16 ans - plus de 3000 membres et tout un réseau de 14 filiales, qui constituent notre force ; les Français de Roumanie travaillent eux aussi en réseau mais ils font ce qu’ils peuvent car les centres culturels français existent seulement dans trois grandes villes : Timisoara, Iasi et Cluj Napoca.

Nous essayons de combler ces lacunes ; par exemple nous avons fait venir un enseignant français, avec ses étudiants, pour enseigner la langue française, pendant 2 mois, aux jeunes de la Moldavie roumaine….Ils ont tous été pris en charge par les parents des élèves, car leur travail a été très apprécié et demandé.

Il faut savoir que les Américains et les Anglais donnent gratuitement des cours d’anglais en Roumanie aussi ; je trouve que les Français auraient pu leur faire concurrence !!! .

On a également participé à des jumelages avec des villages et des organisations de France, c’était très intéressant de constater que les Roumains ont beaucoup à apprendre de la part des Français, par exemple en management…





A l’heure du Sommet mondial, pour vous qu’est-ce que la Francophonie ?

La Roumanie appartient à la Francophonie institutionnelle, officiellement, depuis ‘93 mais elle a utilisé le français pendant les derniers 150 ans comme sa plus aimée langue étrangère ( « langue de cœur »)…. Pourquoi ? Tout d’abord parce que la langue française est assez proche de la langue roumaine – toutes les deux étant d’origine latine - si bien qu’il est assez facile pour les Roumains de l’apprendre (à part pour les accents).

Et puis, il faut savoir qu’après la Révolution française les Français ont beaucoup fait pour que des Roumains soient formés en France. Pendant plus d’un siècle (jusqu’à l’arrivée du pouvoir « communiste », en 1945), des centaines d’intellectuels roumains ont poursuivi des études en France et, de retour en Roumanie, ils ont créé des écoles, des institutions culturelles et scientifiques; etc. ; c’est d’ailleurs la principale raison pour laquelle nous avons gardé un très bon souvenir de la France.

Mais il y a eu cette interruption de 45 ans (1945-1990), pendant lesquels « les communistes » ont empêché nos contacts avec les pays capitalistes. C’est ainsi que la Roumanie était devenue comme une prison car très peu de Roumains pouvaient se permettre le luxe de recevoir des journaux et des magazines français. Des journaux comme Le Monde, Paris Match, l’Express, Le Nouvel Observateur, se passaient de main en main avant 1989 pour être lus d’un bout à l’autre !!!! Pourquoi ? Parce que c’était notre seul moyen de garder un contact avec la France et de savoir se qui se passait hors de Roumanie ; la radio officielle ne parlait que du couple présidentiel - lui Nicolae et elle Elena Ceausescu - le pauvre ex-apprenti cordonnier et l’ex-vendeuse de pépins de tournesol, ces deux personnages qui ont conduit la Roumanie pendant 25 ans. On se demande toujours comment cela a été possible ; à notre avis cela a été possible aussi grâce à la France - merci la France ! - car, entre autres, elle leur a octroyé des diplômes de « docteur honoris causa ». Par exemple, elle, Elena, malgré ses études secondaires inachevées, est devenue ingénieur, puis docteur ingénieur et même académicienne, avant de recevoir ce diplôme.

Il faut savoir aussi que, jusqu'à la seconde guerre mondiale, la France a beaucoup fait pour la promotion de la langue française en Roumanie - par exemple, on a distribué de nombreux livres français (presque tous les auteurs classiques)….A leur tour, les Roumains ont publié des livres en français ou des traductions en roumain des principaux ouvrages classiques français…Nous avons repris une partie des textes des Français décrivant la Roumanie d’avant la guerre pour les publier dans le livre « La Roumanie vue par les Français d’autrefois » édité par nos soins ; c’est une anthologie d’environ 50 auteurs célèbres (Quinet, Clemenceau, Napoléon III, comte de Saint-Aulaire, comte de Rochechouart, Paul Morand, Louis Barthou, Général Berthelot, et tant d’autres.)…qui se sont exprimés sur la Roumanie.





Est-ce que la Francophonie a apporté de bonnes choses en Roumanie ?

Je ne le crois pas car, à part les cotisations que la Roumanie paye à l’OIF et l’AUF, on ne voit pas ces organisations travailler ici pour les Roumains francophones. Elles organisent des conférences et autres réunions (avec quelques participants roumains), donnent quelques bourses (moins d’une dizaine par année, lorsque les Roumains ont demandé 17 000 bourses en 1989 !) et publient quelques répertoires et autre publications diffusées à très faible échelle en Roumanie, c’est tout !

Mais nous avons demandé plein d’autres choses, par exemple, les Roumains sont friands de voyager dans les pays francophones…Beaucoup de Roumains ont travaillé dans les pays africains francophones et quelques-uns aimeraient y retourner encore une fois ; c’est impossible actuellement, car la francophonie institutionnelle nous a conseillé de travailler en français uniquement avec…nos voisins , les Bulgares et les Moldaves (!). Un pareil conseil est bien bête car nous avons depuis longtemps de bonnes relations avec nos voisins, mais… ce n’est pas grâce à la langue française (les Moldaves par exemple parlent notre roumain !...).

Bref, nous espérons que le Sommet de Bucarest va apporter des décisions plus sages et plus logiques quant au développement de la francophonie roumaine, nous avons un site www.roumanie-france.ro sur lequel nous avons mis depuis longtemps des propositions pour promouvoir la francophonie roumaine.

La francophonie roumaine existe depuis plus d’un siècle, mais elle doit être soutenue pour qu’elle puisse continuer à subsister…Par exemple, on a en Roumanie un seul journal en français (« Bucarest hebdo »), mais dix en anglais et même un en italien

De même on a une seule radio française (la Delta-RFI, dont je suis très fier d’être le père), et l’on aurait pu avoir davantage d’émissions en français à la télévision (actuellement on a TV5 et parfois M6 et MEZZO, où sont TF1, A2, FR3, ARTE ??? Même le canal Euronews pourrait être diffusé en Roumanie, en français….

Je crois aussi que les investisseurs francophones en Roumanie ont très peu fait pour promouvoir le français ; à vrai dire, je constate avec amertume qu'ils ne croient pas trop à la francophonie roumaine après tout ce qui s’est passé ici les 15 dernières 15 années.
Par exemple, la publicité des investisseurs francophones est… en anglais (pour des raisons qu’on connaît fort bien), il y a des investisseurs francophones qui nous écrivent et qui nous parlent aussi en anglais ; j’étais stupéfait de constater que même l’ambassadeur de France à Bucarest, M. Hervé Bolot, parle en anglais à la radio roumaine, ce que nous ne pouvons pas comprendre…Même les conventions de stage des étudiants français en Roumanie sont rédigées en anglais.

Il faut savoir que l’acquis communautaire de Bruxelles a été transposé en Roumanie surtout par le biais de la langue anglaise, ce qui est assez difficile à digérer pour les Roumains francophones que nous sommes





Vous dressez a la fois un bilan alarmant tout en faisant preuve d’un grand attachement à la France, aujourd’hui comment subsiste la francophonie en Roumanie?

Actuellement, la Roumanie a environ 10 000 professeurs d’anglais et environ 10.000 professeurs de français… Beaucoup de professeurs roumains d’anglais et d’allemand vont en séjour, pendant leurs vacances, en Allemagne, Autriche, Grande Bretagne ou même aux USA (payant seulement une partie des coûts), afin d’améliorer leurs connaissances et leur langue….Pour les professeurs roumains de français c’est tout à fait différent car chacun essaie d’améliorer son français chez soi, par exemple en discutant avec les Français vivant en Roumanie, en lisant des publications françaises, écoutant RFI et TV5, etc. C’est peu, très peu….Les Roumains qui peuvent se permettre de partir pour un séjour en France payé intégralement par eux mêmes sont très peu nombreux (car une personne gagnant en Roumanie uniquement quelque 150-300 euros par mois a déjà du mal à payer sa nourriture en France, sans compter les autres frais à couvrir) …

Il faut savoir aussi que, vu leurs salaires de misère en Roumanie, beaucoup de mes compatriotes ont cherché et trouvé des emplois dans des pays latins (surtout en Espagne, Portugal et Italie, mais pas du tout en France où le marché du travail est officiellement fermé aux Roumains). Certains villages se sont ainsi vidés ici en Roumanie parce que les adultes sont tous partis…Si l’on gagne dix fois plus qu’en Roumanie, quel serait leur choix ?

Dans ces conditions, l’intérêt pour le français a diminué drastiquement.

Cela se voit aussi à l’Institut Français de Bucarest qui organise des manifestations attrayantes presque toutes les semaines, mais qui réussit assez rarement à remplir la salle Elvira Popescu (où il y a toujours les mêmes personnes - des vieilles dames et des vieux messieurs - qui sont venus uniquement par amour de la langue française). Je connais bien ce type de personnes puisque j’ai dans mon association une centaine de retraités qui connaissent très bien l’histoire et la géographie de la France, qui sont éperdument amoureux de la ville de Paris !…Certains qui ne l’ont même jamais vue mais en connaissent l’emplacement des musées, des rues…c’est très sympa !… A l’IFB il y a pas mal d’autres occasions d’améliorer son français, il y a des cours pour les débutants, pour les avancés, des cours spécialisés, etc.…Mais ils sont tous assez chers pour les Roumains…

On aurait dû faire comme les Moldaves – nos frères situés à l’est de la Roumanie - qui ont organisé des cours gratuits pour les gens des villages, on aurait dû faire des cours avancés car, par exemple, pas mal de Roumains parlent assez bien le français mais ils ignorent la langue colloquiale, y compris l’argot…Ils maîtrisent uniquement le vieux français, plus livresque.

Même si on a fait venir en Roumanie de nombreux livres français, les jeunes lisent de moins en moins ; ce qui les intéresse le plus c’est de lire des contenus sur Internet, je crois que de ce coté il y a quelque chose à faire, c’est-à-dire développer du contenu en français….A voir ce que nous avons pu faire sur www.roumanie-france.ro...

Pour concevoir et achever des projets il faut des sous, des sous encore des sous, mais qui va financer nos projets si les Français ne font presque plus rien pour promouvoir leur langue en Roumanie ? Et si certains francophones de par le monde croient que la Roumanie n’est pas francophone ou si certaines institutions francophones internationales s’imaginent que les Roumains parlent tous… l’anglais ?

Il faut d’abord mieux communiquer pour mieux se comprendre ! Mais sans moyens financiers on ne fait rien, ça c’est très-très clair !!!






Propos recueillis par Matthieu Fourny et Pablo Grandjean
christine
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