Enrayer le déclin de la France

Enrayer le déclin de la France

Messagepar nicudrag » Ven Juin 10, 2005 8:44 pm

Enrayer le déclin de la France

par GUY SORMAN, essayste
LE FIGARO [09 juin 2005]

Dans les années 1980, le monde a pris un virage que les Français ont raté : en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en URSS, en Chine, au Brésil, en Europe, en Scandinavie, il fut évident que le modele politico-économique du social-étatisme était épuisé. Né de la grande crise de 1930, il avait produit de vastes Etats bureaucratiques, des idéologies nationalistes et des économies planifiées. Les sociétés en furent asphyxiées. Une alternative s'imposa : la solution libérale. Elle n'était pas neuve, mais elle s'est révélée depuis lors, efficace et juste.

En s'y ralliant, les grandes nations développées ont renoué avec la croissance et le plein emploi. Des peuples pauvres de la Chine, de l'Inde ou du Brésil se sont extraits de la misere. En France aussi, la solution libérale fut objet de réflexion ; a la fin des années 1970, Valéry Giscard d'Estaing et Raymond Barre nous réorienterent vers cette voie nouvelle pour nous placer a l'heure du monde. Hélas, Mitterrand fut élu en 1981, en un temps ou il l'observa lui-meme les idées qu'il incarnait n'avaient plus cours. La modernisation de l'Etat, la libéralisation de l'économie en furent congelés pendant quatorze ans : le moment était passé, sans nous. Depuis lors, la France avance deux fois moins vite, avec deux fois plus de chômage que les économies occidentales comparables.

Hormis le contre-temps électoral (Mitterrand en France contre Thatcher en Grande-Bretagne, Reagan aux Etats-Unis), une raison locale et une seule, a toujours rendu difficile notre conversion a la solution libérale. Compte tenu de l'importance numérique du secteur public, un quart des salariés n'ont aucun avantage a une évolution du systeme étatique qui les sert ; la classe politique, de son côté, a peu d'intéret a heurter ce noyau dur de l'électorat, sans lequel nul ne parvient au pouvoir ou n'y résiste longtemps.

Certes, le discours public ne mentionnera jamais des bénéfices si médiocres, mais l'habille d'un noble vocabulaire : le service public a la française ! Il convient que le modele sonne national pour dissimuler sa nature triviale. Appartient a ce secteur public, en quasi-totalité, la caste causante, celle qui monopolise l'enseignement, la parole publique et les commentaires politiques ; cette caste, a temps plein, s'emploie a disqualifier la solution libérale comme étant anglo-saxonne : une horreur mais une erreur historique. Le libéralisme d'origine française, a contribué grandement au rayonnement intellectuel de la France comme a sa prospérité, de Turgot a Raymond Aron ; et allez expliquer aux Chinois, aux Polonais et aux Indiens qu'ils sont anglo-saxons depuis qu'ils se sont ralliés a l'économie de marché !

La solution libérale, pas plus anglo-saxonne que le socialisme n'était russe, est un humanisme qui épouse les cultures nationales. Un gouvernement français qui se rallierait a la solution libérale (comme le fit avec succes Edouard Balladur en 1986) n'en deviendrait pas moins fran çais et il adopterait enfin, une stratégie cohérente avec les ambitions qu'il affiche.

L'emploi ? Il ne progresse jamais qu'en fonction de la croissance mondiale que nous ne maîtrisons pas, du marché européen que nous maîtrisons un peu, et de la réglementation du travail que nous maîtrisons completement. Pour une croissance mondiale donnée (en grande partie déterminée par les Etats-Unis a qui nous avons avantage a souhaiter une bonne santé), le gouvernement pourra donc agir sur l'emploi en s'intégrant plus a l'Europe ; ainsi, la directive Bolkestein en accroissant nos débouchés, est-elle favorable a l'emploi.

L'action purement nationale sur l'emploi la plus efficace serait la déréglementation partielle du marché du travail ; on sait mais on ne dit pas assez fort que les regles actuelles, excellentes pour ceux qui ont déja un emploi, garantissent que ceux qui n'en ont pas n'en trouveront pas. Les jeunes peu qualifiés, les enfants de l'immigration sont les victimes de ce corporatisme qui aggrave le chômage et l'inégalité des chances.

Pourquoi les gouvernements n'osent-ils pas ? Une explication tient au décalage entre le temps court de la politique et le temps long de l'économie. Un gouvernement qui dispose au mieux de deux ou trois ans, peut nier le déclin, car lent ; nous descendons en parachute. Le marché européen nous protege de la concurrence américaine ou asiatique, la mondialisation des grandes entreprises fait vivre la métropole avec des profits engrangés ailleurs et l'euro nous interdit de sombrer dans l'inflation. La génération actuellement installée ne souffrira pas du déclin, la génération suivante en subira tous les méfaits.

Imaginons tout de meme que le gouvernement adopte, comme Blair ou Schröder, la solution libérale : il en subirait les conséquences désagréables, greves du secteur public et injures des universitaires. Mais ne sont-elles pas déja programmées ? Les effets sur l'emploi ? Ils seraient bénéfiques, pas avant deux ou trois ans : c'est le temps lent de l'économie, une science ingrate. Le gouvernement risquerait d'etre parti avant que sa politique ne génere des bénéfices mais il aurait sauvé le pays, en nous ralliant au modele économique universel. Briser ce tabou d'un modele français pourrait susciter l'ingratitude plus que la réélection ; mais, quelques précédents viennent a l'esprit chez qui la vérité passait au-dessus de l'ambition, Georges Clemenceau, Charles de Gaulle, Jacques Delors, Raymond Barre.
nicudrag
 
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